Résumé
Le 29 il est à Privas, donne des nouvelles de la famille et des amies d’Yvonne.
Ma chère petite femme. C’est de Privas que je t’écris, et même de notre chambre du 3è, qui n’a pas changé d’ailleurs.
Je suis arrivé hier à 4H à peu près de l’après-midi, donc exactement après 8 jours de voyage. J’ai trouvé ta maman seule au magasin. Ensemble avons parlé longtemps de nous tous, de Léon et des oncles et tantes d’ici. Ta maman a un peu vieilli mais normalement je crois et elle paraît avoir remonté un peu le courant de la peine causée par la mort de ton frère. Puis je suis allé chez Emma Albert Élise. Là vraiment il y a du changement. Élise et Fernand ont un peu maigri mais se portent bien quoiqu’Élise surtout ait un peu vieilli. Mais Albert et Emma sont presque méconnaissables. Albert a été très touché physiquement et même moralement par la défaite, l’approche des allemands dans l’Ardèche et le lancement de bombes près de Privas. Sa santé a rapidement baissé et sa raison lui a manqué un moment. La mort de Léon n’a pas été aussi sans lui faire un gros mal, tu le pense bien. Encore maintenant on sent que sa conversation n’est pas bien animée. Il a décidé hier soir de partir avec moi au Maroc et, averti par Emma, je ne l’ai pas contrarié au contraire car il a toujours parait-il , envie de voyager, puis il change tout à coup d’idée. C’est bien triste tu sais petit poulet et toute la famille ici en souffre. Quant à Emma, la fatigue des nuits blanches passées à le soigner et à le surveiller l’a vieillie de 20 ans et lui donné une bien mauvaise mine. Je les remonte tant que je peux et si je réussis mon voyage n’aura pas été inutile.
Après je suis allé – à pied bien entendu – aux Mines. Milou et Amélie vont bien quoique amaigris tous les deux.
Quant à Marguerite et Cricri je ne les ai pas encore vues. Je descends après midi à La Voulte où je passerai 2 heures auprès d’eux et elle montera à Privas à mon retour de Vals Impossible d’aller voir mes parents ce soir à cause de l’horaire des cars. J’ai téléphoné à mon père et j’irai demain jeudi matin. Ta maman m’accompagnera et passera la journée à Vals. Elle reviendra le soir même et moi je resterai jusqu’à dimanche de cette semaine. Après j’irai une fois au Tel et à Meysse puis je partirai vite te rejoindre : quelle différence avec nos voyages d’avant cette maudite guerre ! J’ai vu ton amie A. Riffard ce matin. Elle a un petit garçon de trois ans, son mari est prisonnier. Elle m’a dit de bien t’embrasser pour elle, de même que ton amie Marguerite (je ne me souviens plus de son nom) toujours célibataire et un peu changée aussi.
Hier soir nous avons dîné tous en famille chez ta maman. Mais le poulet et les petites manquaient. Ta maman bien entendu avait fait l’impossible depuis longtemps pour pourvoir au ravitaillement de son gendre. Pernod 45° offert par Fernand, soupe de haricot frais, lapin, gigot, p. de terre sautées, fromages, fruits, vin ordinaire et vieux à volonté, café et gnome. J’avais un peu honte de ce menu exprès pour moi. Aujourd’hui à midi, je mangerai seul avec ta maman et nous parlerons un peu de tous.
J’ai acheté à Cricri non pas un gros et beau jouet comme j’aurais voulu car impossible d’en trouver mais une dizaine de jouets qui me transforment pour elle en un véritable père Noël : petite poupée, bateau, bergerie, table, chaise, etc… Elle vient d’avoir la coqueluche et reste encore parait-il un peu fatiguée.
J’ai reçu à mon arrivée ta lettre du 23. Quoique la double page n’était pas tout à fait pleine petit méchant, elle m’a fait un bien grand plaisir. Dis à Jackie que je n’ai pas trouvé de bicyclette mais que je lui ai acheté un mignon petit violon pour jouer avec son fiancé. Pour Paulette & Lulu je n’ai encore rien cherché, ni pour toi, mais va je n’oublie pas ton anniversaire : je pense trop à toi en ce moment pour qu’il n’en soit pas ainsi. Par exemple j’ai un peu plus le cafard parce que ni hier ni aujourd’hui, je n’ai eu une lettre de toi. Fais moi donc plaisir petite femme chérie. Gros baisers aux filles et bonjour aux Bénai. Demain je t’écrirai de Vals après-midi.
{en marge du recto : Je compte avoir une lettre de toi ce soir ou demain, ma petite Yvonne. Une grosse bien grosse caresse de ton petit mari qui t’aime beaucoup.}

