Résumé
Quatre feuillets où il raconte son voyage en bateau, quelques anecdotes, et puis surtout la rencontre impromptue avec un ancien normalien de 3e année, lorsqu’il était surveillant à l’EN de Privas, qui en plus connait Yvonne. Et Georges écrit « Quel est l’éléve de l’EN qui ne connaissait pas la fiancée du surveillant? »
Mon cher petit poulet. L’estomac à moitié rempli, fatigué et me préparant à faire la sieste, je viens bavarder un peu avec toi. Tu as dû recevoir mon télégramme d’arrivée à Marseille et je suis sûr que tu me suis dans mon voyage. À midi donc hier dimanche nous étions pour ainsi dire arrivés, mais un brouillard formidable d’autant plus extraordinaire que c’est au pays du soleil ne permettait pas de rien voir. Le commandant du bateau ne s’y reconnaissait pas et le bateau dut jeter l’ancre tout près d’ici. Attente fut gaie tu t’en doutes de 2h de l’après midi à 8h du soir. Enfin vers 8h un remorqueur vient nous chercher et nous conduit au quai, dont nous n’étions à guère plus d’un kilomètre. Deuxième visite médicale en débarquant (si tous ces toubibs ne me rendent pas malade !), passeport, douane, j’arrivai à l’hôtel vers 10h du soir (Hôtel de la Poste où nous avions couché lorsque Jackie avait eu une otite). Mais depuis 11h du matin je n’avais rien mangé et mon estomac était, tu peux le croire, bien bas dans mes talons.
Et à cause du retard du bateau pas moyen d’avoir des tickets d’alimentation. Rien à faire pour becqueter et je commençais à roder comme un voleur lorsqu’à une vitrine je vis des pêches de vigne à 16F le kg. Le magasin était fermé mais éclairé à l’intérieur, on m’ouvrit et je m’en allai par les rues en mangeant une livre de pêches, délicieuses d’ailleurs mais loin de constituer un repas. Enfin mon estomac était calmé et vers 11h½ j’allais au lit.
Ce matin j’ai bu au lit 1 café, ou plutôt une espèce de café sans sucre ni saccharine car il paraît que ni l’un ni l’autre ne peuvent être donnés aux clients. À 8h j’étais à la douane pour avoir des tickets d’alimentation et je n’en ressortais qu’assez tard ayant bien entendu loupé le train du matin me permettant d’être à Privas dans l’après midi. À 11h½ , le premier des clients, j’étais au restaurant à celui où nous mangions ensemble près de l’hôtel pour me rappeler un peu nos bons souvenirs. Après avoir donné des tickets pour 100g de pain, 10g de matière grasse et 60g de viande je mangeais de fort bon appétit, trop bon même puisque je ne suis guère rassasié malgré les 28F que j’ai dû payer.
J’ai touché en effet ma ration pour trois jours, soit en tout 800 g de pain, 180 g de viande, 50 g de matière grasse et 20 g de fromage. Je toucherai paraît-il d’autres rations en arrivant à Privas. C’est tout de même bien triste, et soyons heureux d’être au Maroc, où il me tarde plus que jamais de revenir, surtout pour te revoir, petitou, car tu sais bien que je languis sans toi et que je ne me serai jamais autant mordu les doigts de t’avoir quittée si longtemps. Mais attends-moi bien gentiment, car je reviendrai le plus vite possible. Il y a deux bateaux pour Oran, l’un le 7, l’autre le 11. Je prendrai peut-être celui du 7 pour être plus tôt avec toi, mais j’attends d’être à Privas pour avoir la réponse des wagons-lits.
Je voulais partir ce soir pour Privas, mais la plupart des trains, en particulier celui du soir, ne prennent des voyageurs que si les places sont retenues à l’avance et, bien sûr, le train d’aujourd’hui était complet. J’ai réussi à avoir une place pour demain mardi, à 7 h du matin (6 h du Maroc), et je serai (Inch’Allah) à Privas vers 16 ou 17 h. J’ai télégraphié aux deux familles pour les prévenir de mon arrivée.
Maintenant je vais faire une bonne sieste en pensant à toi, et je préférerais la faire avec toi tu peux me croire. Et puis, je ne sais pas, j’irai peut-être prendre un bain de mer, mais rien n’est sûr encore, car je n’ai aucun désir seul si ce n’est celui de te revoir bientôt.
J’espère que tu as reçu ma lettre d’Oran et celles que je t’ai écrites sur le bateau. Tu vois que je ne t’oublie pas. Écris-moi toi aussi par avion tous les jours, et tu me feras un bien grand plaisir. Raconte-moi bien tout ce que vous faites, seule ou ensemble avec les Bénais et les petites. Yves vous charme-t-il toujours avec son accordéon et son violon ? (Attention de ne pas danser pour ne pas faire de peine au petit mari méchant.) Paulette et Lulu font-elles leurs devoirs de vacances et sortent-elles souvent avec leur maman ? Et mon Jacquou est-elle bien sage ? Dis-lui que je lui apporterai qqchose de bien joli, et à toi aussi puisque tu es bien gentille, pas vrai petite Yvonne ? Je n’oublierai pas les petites non plus si elles sont sages avec leur maman.
Fais bien mes amitiés aux Bénais. Prends vite une grande feuille de papier à lettre pour m’écrire avec une écriture bien fine. Une bise à chaque fille de leur papa, et pour toi une grosse caresse, tu sais, celles que tu me permets quelquefois.
Au revoir, chérie.
[écrit en marge de la lettre : 4h ½ je me réveille une grosse bise avant de sortir. Je vais aller poster la lettre et ensuite peut-être aller au cinéma.]



